• Voici un nouvel exemple de justification du libertinage par Clitandre, dans La Nuit et le moment, de Crébillon. On appréciera la cohérence argumentative qui soutient la thèse selon laquelle la raison justifie le libertinage. Cet éloge spirituel de la chair matérielle fait ainsi naître l'espace du fantasme dans l'implicite et le non dit. C'est pourquoi le langage fonctionne ici comme un aphrodisiaque, et que le discours devient un fétiche érotique...

    Clitandre – [...] Avant, par exemple, que nous sussions raisonner si bien, nous faisions sûrement tout ce que nous faisons aujourd'hui; mais nous le faisions, entraînés par le torrent, sans connaissance de cause et avec cette timidité que donnent les préjugés. Nous n'étions pas plus estimables qu'aujourd'hui, mais nous voulions le paraître; et il ne se pouvait pas qu'une prétention si absurde ne gênât beaucoup les plaisirs. Enfin, nous avons eu le bonheur d'arriver au vrai : eh! Que n'en résulte-t-il pas pour nous ? Jamais les femmes n'ont mis moins de grimaces dans la société ; jamais l'on n'a moins affecté la vertu. On se plaît, on se prend. S'ennuie-t-on l'un avec l'autre ? on se quitte avec tout aussi peu de cérémonie que l'on s'est pris. Revient-on à se plaire ? on se reprend avec autant de vivacité que si c'était la première fois qu'on s'engageât ensemble. On se quitte encore, et jamais on ne se brouille. Il est vrai que l'amour n'est entré pour rien dans tout cela ; mais l'amour, qu'était-il qu'un désir que l'on se plaisait à s'éxagérer ? Un mouvement des sens, dont il avait plu à la vanité des hommes de faire une vertu ? On sait aujourd'hui que le goût seul existe; et si l'on se dit encore qu'on s'aime, c'est bien moins parce qu'on le croit, que parce que c'est une façon plus polie de se demander réciproquement ce dont on sent qu'on a besoin. Comme on s'est pris sans s'aimer, on se quitte sans se haïr; et l'on retire du moins, du faible goût que l'on s'est mutuellement inspiré, l'avantage d'être toujours prêts à s'obliger.


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  • Monsieur, ou Madame, ou qui que vous soyez,

    J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Né de père inconnu et de mère incertaine... trouvé dans un terrain vague, je, non soussigné, fus élevé par un bienfaiteur anonyme. Je grandis clandestinement dans un lieu imprécis.

    Après avoir fait des études par correspondance dans une solitude complète... je regagnai sans papiers et sans bagages, par une route qui n'est plus sur la carte, un endroit que je ne peux révéler...

    Là, j'écrivis plusieurs lettres anonymes à des correspondants lointains...

    Sur le point d'être découvert... je m'enfuis dans le désert... d'où je vous écris...

    Peut-être souhaiteriez-vous savoir pourquoi je me confie ainsi à vous dont j'ignore l'identité ? C'est dans un moment de dépression... tout simplement ! N'y voyez pas d'autres raisons ! Ne cherchez pas à savoir qui je suis... mon nom ne vous dirait rien.

    Et je signe d'une main incertaine :

    LE SUSNOMME


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  • La lettre, une liaison dangereuse

    Liaison a priori intime d'un émetteur et d'un récepteur (Mme de Sévigné et sa fille, lettres de Van Gogh à son frère, lettres d'amour...), la lettre ne véhicule pas seulement un message qui célèbre ce lien (comme dans la lettre d'amour, qui n'a pas d'autre fonction, et qui, par conséquent, n'a pas réellement de message... ). La lettre sert surtout à mettre en question l'intimité de cette liaison, car on n'écrit pas pour ne rien dire, ou lorsque tout va bien : l'écriture d'une lettre est liée à un moment de crise, la lettre est l'expression d'une demande urgente ou d'un message pressant, essentiel. C'est pourquoi la lettre est plus souvent l'occasion d'une rupture que d'une simple déclaration : elle devient le support d'un discours libéré, car distant. Plus, elle peut être une déclaration publique (J'accuse). L'écart spatial et temporel qui sépare l'émetteur et le récepteur ouvre une situation propice à la réflexion. La pensée, l'esprit se libèrent de la lettre, quitte à ruiner la stabilité de la relation... La lettre peut même être le support du libertinage, en véhiculant un discours qui subvertit la morale de l'amour (Laclos). Enfin, cette logique de la rupture par l'écriture est lisible de manière définitive dans Inconnu à cette adresse, où le seul fait d'envoyer une lettre, même dépourvue de tout message, condamne son récepteur à mort. De l'amour à la mort, du lien à la rupture, la lettre est dangereuse, l'émetteur peut se trahir, le récepteur peut être piégé par l'interprétation des propos. Le sens des mots débordent et échappent.


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  • Lettre 48

    Le Vicomte de Valmont à Mme de Tourvel

    C'est après une nuit orageuse, et pendant laquelle je n'ai pas fermé l'œil ; c'est après avoir été sans cesse dans l'agitation d'une ardeur dévorante, ou dans l'entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, Madame, un calme dont j'ai besoin et dont je n'espère pas jouir encore. En effet, la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que jamais, la puissance irrésistible de l'amour ; j'ai peine à conserver assez d'empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées ; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette lettre, sans être obligé de l'interrompre. Quoi ! ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j'éprouve en ce moment ? J'ose croire cependant que, si vous le connaissiez bien, vous n'y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, Madame, la froide tranquillité, le sommeil de l'âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur ; les passions actives peuvent seules y conduire ; et malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte que, dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m'accablez-vous de vos rigueurs désolantes ; elles ne m'empêchent point de m'abandonner entièrement à l'amour et d'oublier, dans le délire qu'il me cause, le désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en vous écrivant ; jamais je ne ressentis, dans cette occupation, une émotion si douce, et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports : l'air que je respire est brûlant de volupté ; la table même sur laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l'autel sacré de l‘amour - combien elle va s'embellir à mes yeux ! j'aurai tracé sur elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m'abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s'augmente à chaque instant, et qui devient plus forte que moi.


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  • Quelques remarques sur ce texte savoureux.

    Ce passage présente le "héros" sous le double signe du sublime et du grotesque (symbolisé sans doute par les "deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées" de la casquette). Le vocabulaire soutenu, la syntaxe travaillée, contrastent avec la caricature du personnage. Le magnifique zeugme : "pleins de désapprobation et de miettes de pommes de terre" figure ce mouvement qui rabaisse le spirituel au matériel.

    Cet incipit reprend clairement le début de Madame Bovary : la casquette surtout rappelle Charles arrivant dans la classe. On a aussi la même structure de portrait descendant qui accentue la tonalité déceptive de la caricature. Cette inscription dans une tradition littéraire, qui pourrait élever la valeur du texte, est traitée sur le mode de la parodie : ce roman ne sera pas celui d'une élévation littéraire visant le sérieux, mais d'un rabaissement systématique visant l'humour et le détachement.

    Le personnage adopte enfin la même posture que le lecteur : nous regardons Ignatius comme il regarde la foule "à la recherche des signes de son mauvais goût vestimentaire". Cette mise en abyme établit un étrange effet de miroir entre ce anti héros et nous-même. C'est notre propre image que l'auteur s'amuse à dégrader dès sa première page... qui semble ainsi s'apparenter à une invitation à l'autodérision.


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